En quoi le jeu Soldats Inconnus marque l’esprit ?

jeu soldats inconnus

Il y a des jeux qui ne cherchent pas à impressionner par leur technique, mais par la justesse de leur propos. Soldats Inconnus : Mémoires de la Grande Guerre fait partie de ceux-là. Sorti en 2014, ce titre délaisse les champs de bataille épiques pour s’intéresser à l’individu ; une pépite signée Ubisoft Montpellier à une époque où le studio osait encore tout, pour un résultat d’une poésie dévastatrice.

Un choix esthétique qui sert le propos

Le jeu utilise le moteur UbiArt Framework, ce qui lui donne cet aspect de bande dessinée animée. Au premier abord, le trait est rond, presque naïf. Les personnages n’ont pas de bouche, leurs yeux sont cachés par leurs cheveux ou leurs casques.

Pourtant, ce dépouillement visuel permet de se concentrer sur l’essentiel : les postures, le langage corporel et l’ambiance des décors. On passe des paysages verdoyants de la Marne aux paysages grisâtres et déchiquetés de la Somme. Ce contraste visuel souligne la dégradation du monde au fil des quatre années de guerre sans avoir besoin d’utiliser un réalisme cru.

Le quotidien plutôt que l’exploit

L’originalité du titre réside dans ses personnages. On ne suit pas des généraux, mais des civils jetés dans la tourmente :

  • Émile, un paysan français âgé, qui creuse des galeries ;
  • Karl, un Allemand vivant en France, déporté puis enrôlé de force dans l’armée impériale ;
  • Freddie, un engagé volontaire américain ;
  • Anna, une étudiante devenue infirmière de terrain.

Leurs chemins se croisent de manière organique. Le gameplay s’adapte à chacun : là où Freddie va utiliser des cisailles pour avancer dans les barbelés, Émile va utiliser sa pelle pour naviguer sous terre, évitant les mines et les éboulements. On est sur un jeu d’énigmes environnementales en 2D où la progression demande d’observer le décor et d’interagir avec les objets.

Walt : l’utilité au-delà de l’affection

Un élément central du gameplay est la présence de Walt, un chien secouriste (un Doberman). Il n’est pas là pour servir de mascotte. C’est un véritable outil de résolution de puzzles : il peut se faufiler dans des conduits, actionner des leviers à distance ou rapporter des objets hors de portée.

Sa présence apporte une dimension tactique, mais elle renforce aussi l’aspect humain. Dans les moments de solitude entre deux bombardements, s’occuper du chien devient le seul lien avec une forme de normalité.

L’Histoire entre les lignes

L’un des points forts du jeu est son intégration documentaire. En parcourant les niveaux, on ramasse des objets du quotidien : un quart de vin, une lettre de poilu, un peigne en bois. Chaque objet débloque une notice historique.

Ces informations, rédigées avec soin, expliquent la réalité des tranchées : l’omniprésence des rats, le manque d’hygiène, la censure des lettres, ou encore l’invention des masques à gaz artisanaux. Le jeu ne donne pas une leçon d’histoire magistrale ; il nous fait découvrir le conflit par les petits détails de la vie courante.

Une narration silencieuse mais efficace

Le jeu fait le choix de ne presque pas utiliser de dialogues parlés. Les personnages s’expriment par des onomatopées et des bulles de pensée contenant des icônes. Cette économie de mots rend l’expérience universelle. On comprend la douleur de la séparation ou la peur du danger uniquement par l’image et la mise en scène.

La musique joue également un rôle clé. Elle sait se faire discrète, mélancolique, pour soudainement s’emballer lors des séquences en véhicule où le rythme s’accélère sur des morceaux de musique classique connus, apportant une respiration presque absurde dans ce contexte de désolation.

Les sources historiques qui ont nourri le jeu

Pour ne pas faire d’erreurs, l’équipe d’Ubisoft Montpellier a travaillé main dans la main avec les historiens de la série documentaire Apocalypse, la Première Guerre mondiale. Cette rigueur se ressent dans plusieurs aspects précis du gameplay :

Les objets de collection : des témoins réels

Chaque objet que tu ramasses dans les niveaux (pipes, médailles, boussoles) est inspiré de pièces réelles issues des archives de la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale.

Le jeu explique par exemple comment les soldats utilisaient leur urine pour imbiber des mouchoirs et se protéger des premières attaques au gaz chlore, faute de masques adaptés. C’est un détail cru que l’on retrouve dans les carnets de bord de l’époque.

Le rôle méconnu des chiens de liaison

Le personnage de Walt n’est pas une invention pour attendrir le joueur. Durant la Grande Guerre, des milliers de chiens (Dobermans, Bergers Allemands) étaient entraînés comme :

  • Chiens sanitaires : pour repérer les blessés encore en vie sur le “No Man’s Land”.
  • Chiens de liaison : pour transporter des messages entre les tranchées sous les tirs d’artillerie.
  • Chiens de guet : pour alerter de l’approche de l’ennemi grâce à leur ouïe.

Les taxis de la Marne (Septembre 1914)

La séquence de jeu où Anna conduit un taxi au rythme de la musique classique fait référence à un événement historique majeur. Pour stopper l’avancée allemande sur Paris, environ 600 taxis parisiens ont été réquisitionnés pour transporter 6 000 réservistes sur le front. Ce fut l’une des premières opérations de transport de troupes motorisées de l’histoire.

Au final, Soldats Inconnus réussit à parler de la guerre sans jamais la glorifier. C’est un titre qui prend le temps de montrer l’attente, la boue et l’entraide entre les camps. Il n’y a pas de gagnants ici, seulement des êtres humains qui tentent de rentrer chez eux.