En 2014, le soleil d’Argelès-sur-Mer tapait sur ma tente, mais ma tête était ailleurs : elle était enfermée dans le Château d’If, aux côtés d’un jeune homme dont la vie venait d’être brisée.
À 20 ans, je venais d’avoir ma première liseuse électronique, une Kindle. Et comme toute bonne étudiante en vacances, je parcourais la liste des œuvres gratuites. C’est là que j’ai vu ce titre : Le Comte de Monte-Cristo. Long, très long, mais gratuit. « C’est pas mal, ça va me durer l’été » me suis-je dit, « Testons. ». Je ne savais pas encore que ce choix allait définir mon été, et changer à jamais ma perception de la littérature classique.
Sous la toile de ma tente, loin des plages bondées, j’ai rencontré Edmond Dantès, le jeune marin que la jalousie et la perfidie de ses “amis” allait priver de son bonheur. J’ai ressenti l’injustice lancinante, puis la transformation radicale. Le style d’Alexandre Dumas, initialement un peu ardu pour une jeune lectrice, m’a vite conquise. Je suis entrée dans ce monde de complots et de passions, portée par une seule et unique question :
Jusqu’où la soif de vengeance peut-elle mener un homme ?
Aujourd’hui, près de dix ans plus tard, je vous propose de revenir sur ce coup de cœur littéraire estival pour décortiquer les piliers qui font de ce roman une œuvre culte, des thèmes puissants qui résonnent encore aujourd’hui : la vengeance, la justice, la tristesse, l’amour et le pouvoir vertigineux de l’argent.

La vengeance avec un grand V
L’une des premières choses qui m’a frappée, et qui reste le cœur battant du roman, est la thématique de la vengeance. On ne parle pas ici d’une petite rancœur passagère, mais d’une quête dévorante, méticuleusement orchestrée sur des années. La transformation d’Edmond Dantès, jeune marin optimiste et fiancé, en l’énigmatique Comte de Monte-Cristo, est absolument fascinante.
Imaginez : vous êtes au sommet du bonheur, et en un instant, tout vous est arraché par la trahison de ceux que vous pensiez proches. L’emprisonnement injuste d’Edmond dans le lugubre Château d’If n’est pas une fin, mais une terrible incubation. C’est là, dans les ténèbres, qu’il va mûrir sa douleur, sa rage, et l’implacable désir de rétribution. Sa rencontre avec l’Abbé Faria, figure paternelle et savante, est cruciale. L’Abbé ne lui offre pas seulement une éducation et les clés d’un trésor, il lui offre surtout une nouvelle identité, une nouvelle raison d’être : se venger.
Cette vengeance n’est pas une simple réaction impulsive ; elle est chirurgicale, artistique presque. Dumas nous montre un Monte-Cristo qui ne se contente pas de détruire ses ennemis, il les pousse à leur propre perte, en utilisant leurs faiblesses, leurs vices, et les conséquences de leurs propres actes. En tant que lectrice de 20 ans, j’étais tiraillée : pouvais-je vraiment approuver cette quête ? Et pourtant, la force de l’écriture de Dumas est telle qu’on ne peut s’empêcher de s’interroger : est-ce que, dans les mêmes circonstances, on ne ressentirait pas le même désir de “rendre la pareille” ? La vengeance, chez Monte-Cristo, n’est pas juste un acte, c’est une philosophie de vie, un fardeau qu’il porte avec une dignité glaçante.
L’Injustice et la justice
Le point de départ du roman est une injustice criante. Edmond est la victime innocente d’un complot ourdi par la jalousie et l’ambition. Cette injustice initiale est le catalyseur de toute l’intrigue. Elle pose une question fondamentale : comment un individu peut-il faire face à une fatalité qui lui semble être imposée par le destin et par la malveillance humaine ?
Le Comte de Monte-Cristo ne se contente pas de pleurer son sort. Il décide de se substituer à une forme de justice divine. Fort de son immense fortune et de son intelligence affûtée, il orchestre un plan pour que chacun de ses bourreaux reçoive ce qu’il “mérite”. Pour moi, c’était une réflexion passionnante sur la nature de la justice. Est-ce que cette justice auto-proclamée est légitime ? Est-ce qu’un homme peut s’ériger en juge et exécuteur sans se brûler les ailes ?
Dumas nous pousse à réfléchir aux limites de la justice humaine. Les tribunaux ont failli, la société a abandonné Edmond. Monte-Cristo n’est-il pas alors une réponse à cette impuissance, une sorte de justicier de l’ombre qui corrige les torts que personne d’autre n’a voulu ou pu corriger ? La question demeure ouverte, mais c’est cette ambiguïté qui rend le personnage et l’œuvre si riches. On ne peut s’empêcher de se demander : si la “vraie” justice est aveugle, ne faut-il pas parfois qu’un homme la remette en marche, même si ses méthodes sont extrêmes ?
Le pouvoir de l’argent
Lorsque Edmond Dantès s’échappe du Château d’If, il est un homme brisé, mais il est aussi l’héritier d’un trésor fabuleux, celui de l’Abbé Faria. C’est cet argent, accumulé et géré avec une intelligence redoutable, qui va lui ouvrir les portes du monde et lui permettre de mettre en œuvre sa vengeance.
L’argent, chez Monte-Cristo, n’est jamais une fin en soi. Ce n’est pas un signe ostentatoire de réussite ou un moyen de vivre dans l’opulence pour le plaisir. Non, l’argent est un outil. C’est le levier qui lui permet d’infiltrer la haute société parisienne, d’acheter des informations, de manipuler des destins, et de préparer minutieusement ses “pièges” pour ses ennemis.
Dumas excelle à montrer comment cette richesse confère au Comte un pouvoir quasi illimité. Il peut aider les innocents (comme la famille Morrel, qui avait aidé Edmond), et il peut ruiner les coupables. Mais il nous rappelle aussi que l’argent, même s’il peut ouvrir toutes les portes, ne peut pas acheter le temps perdu, l’innocence volée, ou la paix de l’âme. C’est une force immense, mais elle est aussi potentiellement destructrice, capable de corrompre même celui qui l’utilise.
Pour la jeune lectrice que j’étais, c’était une démonstration magistrale de la dualité de l’argent : une puissance incroyable, à manier avec une prudence extrême.

Dix ans après avoir éteins ma liseuse sous cette tente d’Argelès, l’ombre du Comte ne m’a jamais vraiment quittée. Ce qui ne devait être qu’un passe-temps gratuit pour “tuer le temps” est devenu ma boussole littéraire.
Dumas ne nous livre pas seulement un récit d’évasion ou une traque implacable ; il nous tend un miroir. À travers Edmond Dantès, on explore nos propres parts d’ombre, nos soifs de réparation et cette question universelle : peut-on rendre la justice sans perdre son humanité ? Si le Comte finit par pardonner, c’est peut-être parce qu’il comprend que la puissance absolue est un fardeau trop lourd pour un seul homme.
Le voyage de Dantès s’achève sur ces mots célèbres qui résument toute la sagesse humaine :
Attendre et espérer…
