Aux origines de la bande dessinée : du récit séquencé à l’art mondialisé

Si la bande dessinée trône aujourd’hui dans les librairies, il faut rappeler qu’elle n’a pas toujours eu droit à pareil traitement. Pendant longtemps, on la regardait comme le cousin un peu bruyant de la littérature, celui qu’on invite aux repas de famille mais dont on espère secrètement qu’il n’ouvrira pas la bouche. Puis, à la fin des années 1960, retournement de situation : la BD gagne ses lettres de noblesse et devient le fameux « neuvième art ».

Il est temps de remonter le fil de son histoire. Une histoire qui ne commence pas avec Tintin, même si Hergé aimerait sûrement le croire !

Les fondements de la bande dessinée (Préhistoire – fin XIXe siècle)

Qu’est-ce qu’une BD, vraiment ?

La définition classique est simple : une bande dessinée, c’est une série d’images organisées en séquence pour raconter une histoire. On y trouve des planches, des bandes, des vignettes, des dialogues, et ce fameux moment où le lecteur, entre deux cases, reconstitue ce qui n’est pas dessiné. Et oui, vous êtes co-auteurs de BD sans le savoir.

Certains théoriciens insistent sur la juxtaposition d’images. D’autres sur la gestion du temps. En résumé : une BD, c’est une histoire racontée en images, et chaque lecteur met un peu de lui-même dans les blancs entre les cases.

Les récits graphiques avant la BD

Avant Töpffer, avant Hergé, avant les bulles rigolotes, l’humanité gravait déjà des histoires partout où elle pouvait. Les murs de grottes, par exemple.

Quelques étapes importantes :

  • Préhistoire : les grottes racontent déjà la vie quotidienne, version 30 000 ans avant la BD.
  • Égypte antique : les hiéroglyphes forment de véritables bandes dessinées avant l’heure, avec narration séquentielle et tout le tralala.
  • Grèce antique : les vases peints, sorte d’Instagram antique, racontent exploits et scènes de vie.
  • Rome : la Colonne Trajane déroule 200 mètres de récit sculpté. Une BD XXL, sans pagination.

Codes graphiques et imprimerie : les game changers

Au Moyen Âge, les moines copistes inventent des codes qui seront ceux de la BD moderne : la case, le découpage, les bulles (phylactères). Ils font aussi de très belles enluminures, parfaites pour faire patienter avant l’arrivée de Marvel.

Puis vint l’imprimerie de Gutenberg, puis la lithographie de Senefelder. Grâce à elles, les œuvres deviennent reproductibles, donc diffusables. Et c’est là que les choses sérieuses commencent.

Caricatures, satires, journaux illustrés… la BD prend forme. En France, Caran d’Ache fait rire les lecteurs du Figaro dès 1895.

caran d'arche dans le figaro

Celui qui reste le héros discret de la BD européenne : Rodolphe Töpffer, instituteur suisse, qui publie en 1833 l’Histoire de M. Jabot. Pour de nombreuses personnes, c’est tout simplement l’acte de naissance de la bande dessinée européenne. L’homme appelle lui-même son art « littérature en estampes ». Classe.

Industrialisation et massification de la bande dessinée (fin XIXe siècle – 1950)

Europe et France : la BD prend ses quartiers

En Europe, le modèle allemand sert rapidement de référence. Les œuvres illustrées venues d’outre-Rhin, structurées, rythmées et destinées à un large public, montrent qu’un récit séquentiel accompagné d’images peut devenir un véritable produit culturel. Cette influence diffuse crée un terreau favorable à l’émergence de la bande dessinée moderne sur le continent.

En France, le mouvement s’accélère à la fin du XIXe siècle. Christophe, pionnier de la narration graphique, publie La Famille Fenouillard, où il introduit des histoires à double lecture. Ses récits, lisibles aussi bien par les enfants que par les adultes, ouvrent la voie à une forme d’humour et de satire qui deviendra l’une des marques de fabrique de la BD française.

Début XXe siècle, les frères Offenstadt dynamitent davantage le paysage éditorial avec L’Épatant. Ils y font naître les célèbres Pieds Nickelés, personnages irrévérencieux et malins qui deviennent rapidement les icônes d’une contestation sociale amusée. Leur élégance roublarde et leur esprit frondeur séduisent un public populaire et contribuent à imposer la BD comme un espace de liberté narrative.

En 1908, un tournant décisif a lieu : la BD française adopte enfin la bulle, qui permet d’intégrer directement le dialogue dans l’image et de fluidifier la lecture. Ce progrès matériel rapproche la production hexagonale des standards internationaux et ouvre de nouvelles possibilités graphiques.

L’arrivée, en 1925, d’Alain Saint-Ogan avec Zig et Puce consacre définitivement l’usage des phylactères. Son style clair, lisible et rythmé influence toute une génération d’auteurs. Parmi ceux qui observent attentivement cette modernisation se trouve un jeune dessinateur belge encore inconnu : Hergé. Inspiré par cet équilibre entre dessin net et narration limpide, il élaborera bientôt la fameuse « ligne claire » qui marquera durablement l’histoire de la bande dessinée européenne.

Mais les influences extérieures ne tardent pas à bouleverser cet écosystème. En 1934, les héros américains débarquent en force avec Le Journal de Mickey. Ce magazine, directement inspiré des comics états-uniens, transforme radicalement les habitudes de lecture et introduit un dynamisme narratif nouveau, fondé sur l’action et la sérialisation.

Après la Seconde Guerre mondiale, cette présence massive venue d’outre-Atlantique inquiète les autorités françaises. La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse est instaurée afin d’encadrer ce flot d’histoires jugées trop distrayantes ou moralement suspectes. L’objectif affiché est de protéger la jeunesse ; le résultat est un contrôle strict des contenus, reflet d’un ordre moral alors très vigilant. Cette régulation aura un impact durable sur la production française et sur les thèmes autorisés dans les bandes dessinées de l’après-guerre.

Les États-Unis : de la presse au culte du super-héros

La BD américaine naît d’une rivalité de milliardaires, Hearst et Pulitzer. Pour attirer les lecteurs, ils ajoutent des pages d’humour illustrées: les funnies.

  • 1896 : The Yellow Kid popularise l’utilisation moderne de la bulle.
  • 1905 : Little Nemo émerveille, influence et ruine toute tentative de dessiner droit ensuite.
  • 1933 : naissance du comic book.
  • 1938 : Superman apparaît et révolutionne le marché.

Après la guerre, les super-héros perdent en popularité. Les comics d’horreur explosent… trop au goût du psychiatre Fredric Wertham, qui voit le mal partout. Résultat : création du Comics Code, une censure privée, et fin des zombies pendant un bon moment.

Heureusement, les années 1960 relancent la machine : Marvel crée les X-Men, Hulk, Spider-Man. Et en parallèle, la BD underground fleurit, en mode contestataire.

Japon : l’avènement du manga

Le Japon s’ouvre à l’Occident, observe les caricatures européennes et invente ses propres codes.

  • Le mot manga apparaît en 1814 sous la plume d’Hokusai.
  • Mais c’est Osamu Tezuka, influencé par Disney, qui révolutionne tout. Shin-Takarajima (1947) marque le début du manga moderne : cadrages cinématographiques, mouvement, narration dynamique.
  • Années 1960 : naissance du gekiga, plus adulte.
  • Années 1970 : essor du shōjo, notamment grâce à des autrices comme Moto Hagio.

La BD contemporaine : diversité et enjeux

Un paysage éclaté et foisonnant

Depuis les années 1980, la BD s’est diversifiée : mini-séries, romans graphiques, webcomics, webtoon… Les histoires deviennent plus adultes, parfois sombres. Les auteurs s’inspirent du cinéma, du roman, du jeu vidéo.

Le web change la donne : plus besoin d’un éditeur pour publier ses planches. On peut même devenir viral sans sortir de son salon, un rêve pour beaucoup.

Le marché en France : une explosion

Les chiffres sont vertigineux :

  • +45,7 % de chiffre d’affaires entre 2010 et 2020.
  • 53 millions d’exemplaires vendus en 2020.
  • 1 livre sur 5 acheté en France est une BD.
  • Le manga représente désormais 50 % du marché.

L’âge moyen du lecteur ? 34 ans. Une génération qui a grandi avec Dragon Ball, qui lit One Piece et qui achète parfois Astérix pour faire croire qu’elle « varie ».

Les femmes dans la bande dessinée

Longtemps absentes du devant de la scène, les autrices prennent leur place :

  • 12 % en 2010
  • 27 % en 2016

Des artistes comme Pénélope Bagieu, Aude Mermilliod ou Zainab Fassiki proposent des œuvres engagées, féministes, et bousculent les habitudes d’un milieu encore très masculin. Elles renouvellent les thèmes, les formats, les styles.

Mondialisation et nouveaux horizons

Des autrices et auteurs d’horizons variés émergent : Marjane Satrapi, Guy Delisle, Marguerite Abouet… La BD francophone n’est plus une affaire franco-belge. L’Afrique, le Québec, l’Iran et tant d’autres nourrissent aujourd’hui la scène mondiale.

Conclusion

La bande dessinée, c’est la rencontre millénaire entre deux instincts humains : raconter et dessiner. Elle a traversé les grottes, les temples, les monastères, les imprimeries, les journaux, les librairies, les bibliothèques et maintenant vos écrans.

Grâce à des initiatives comme BD 2020 ou l’application BDnF, chacun peut aujourd’hui créer ses propres planches. Et puisque les archives de Töpffer sont en libre accès, vous pouvez même admirer l’arrière-grand-père de vos BD préférées.

L’histoire de la BD ressemble à l’évolution d’une langue : longtemps balbutiée, parfois censurée, souvent transformée, désormais parlée partout. Qu’on préfère les comics, les mangas, les BD franco-belges ou les webtoons, une chose est sûre: la bande dessinée est devenue universelle.

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